Textes et Extraits

 

LES SAISONS GAULOISES extrait du roman de Syd Merle

LES DITS DE LA CORNEILLE extrait du texte ancien dit de Caradoc

LE MANTEAU DE BROGI, texte de Bran

MEMOIRES DES TOURBIERES, texte par Corwyn

 

 

"Les Saisons Gauloises" (Syd Merle, extrait)


L'enfant trépignait, tapait du pied, hurlait aux portes de la chaumière :
- Laissez moi entrer, je veux voir mon père !
Mais les soldats attendaient l'ordre. Le père agonisait, les moignons de ses bras ayant entraîné la gangrène. Il luttait, attendait que l'on cache ses plaies pour revoir son enfant. La fièvre ravageuse le faisait tressaillir à chaque appel de Gwydyon . Il fallait tenir tête à son propre délire, à l'insoutenable cauchemar qui hantait son esprit. Enfin le vieux Druide avait recouvert le mal de bandelettes brunies du suc des plantes et fit entrer l'enfant .
Il s'approcha de Vercarrus, dévisageant cet homme tant aimé. Aurait-il pu le reconnaître ? Ses chevaux courts maintenant, encadraient un visage émacié, humide de souffrance. Les joues creusées ombraient dangereusement le regard clair mais proche de la mort. Son père, cet homme mourant ... L'enfant d'une dizaine d'année arrivant d'Albion, réalisa toute l'horreur que venait de traverser ses terres Gauloises, plus précisément que par les messages que Cathbad son instructeur reçut régulièrement. Un poids lourd heurta sa poitrine comme un coup de poignard . Son père, dont le souvenir restait lié aux joyeuses rives Vénètes, si fort, si beau dans son souvenir. La pensée de sa mère s'insinua comme un serpent lové silencieux toujours prêt à saisir l'occasion de répandre son venin de souffrance … Il rejeta tout, de toutes ses forces : non pas maintenant , pas tout de suite ... Il ne put retenir ses larmes qui glissèrent sur ses joues et il prit place doucement près de l'homme allongé .
- Gwydyon . . .
- Ne parle pas, repose toi
- Ta mère ...
- Je sais
- Je vais mourir mon enfant mais je suis heureux de pouvoir te voir avant le départ.
- Mais non Cathbad connaît la médecine, il va te sauver .
- Je la connais aussi , souviens toi, et je sais ...
- Tes mains, tu viens d'Uxellodunum ?
- Oui
La faiblesse formait dans sa voix l'écume d'un râle et Gwydyon guettait le moindre espoir de survie, le moindre mot d'espoir, le moindre souffle .
- Ne pleure pas. Tes frères arrivent et te diront ce qu'il faut faire. N'oublie jamais, jamais ce qu'on t'a enseigné, suis bien ta route, en souvenir de moi, en souvenir de ta mère .
Cédant sous la douleur, il sombra dans le silence, il regardait le petit visage en pleurs, la peau douce et veloutée, les joues ronde de l'enfance à peine fuyante, le petit nez volontaire, et les yeux noirs, profonds ... les yeux de Dana. Une douleur atroce monta en lui, une intolérable souffrance, une agonie sauvage . Vercarrus se mit à pleurer sans bruit, laissant son fils poser son front d'enfant frais contre le sien, comme si leur esprit par ce geste pouvaient se fondre ensemble .
Dans l'esprit moribond l'image de ce regard noir se superposait à celui de la mère, des fils aînés. Il entendit le rire de Dana, saisit la petite main, la serra un peu sentant les forces s'éloigner, glissa dans le contact tout l'amour pour ce fils et disparut dans les brumes éternelles.
Ils avaient mis des toiles aux sabots des chevaux pour assourdir leurs pas. A l'ouest, le soleil rosissait pour quelques heures encore. Comme des ombres pâles ils croisaient les forêts tachant d'éviter les routes et les villages. Vêtus de vieilles bures sombres, ils ne parlaient pas ou si peu, juste pour se diriger. Affamés, épuisés, ils atteignaient bientôt le centre médicinal des Druides en Brocéliande. Les souvenirs puissant de résurgence affluaient à l'esprit de Nemed : la cueillette des simples , la mort de Visunix, la venue de Diviacus ... Comme tout avait changé .
Il passa sa main sur ses yeux las, si cela pouvait le réveiller d'un cauchemar, mais non , il précédait toujours Amorgen, épuisé lui aussi, la tête penchée et le corps avachi sur un cheval si maigre qu'il semblait s'effondrer à chaque pas. Peut-être pourraient-ils enfin manger et se reposer ? Après il serait temps d'agir. Son esprit au bord de la syncope fut secoué d'une bulle dorée, des milliers de scintillement éblouirent son cerveau. Dans le silence de la débâcle, dans la folie de son âme meurtrie, Nemed comprit enfin le geste à faire, tout le but de son enseignement, pourquoi on l'avait prit si tôt à sa mère et pourquoi eux. Ils seraient des survivants et ils avaient la connaissance. La clarté de la situation affranchit son cœur. Regardant par dessus son épaule il cerna le nom des hommes qui restaient, fuyards, mais libres. Trois chefs, Dumnac, Ambiorix et Comm, pas des moins courageux, de ceux qui préféraient tout plutôt que l'esclavage et le reniement. Clair , clair , qu'ils étaient le but de leur formation, la raison de leur vie. Devant lui Amorgen se retournait et leurs regards se croisèrent , complices , Amorgen savait aussi. Ils poussèrent un peu plus leurs montures enfin pressés d'arriver. Gwydyon serait au rendez-vous, alors ils pourraient se jeter vers leurs destins sans un regret .

Tout ressemblait tant au passé qu'ils ralentirent les chevaux. Seule une cheminée fumait. A ce signe ils firent la différence et surent qu'ici la vie des Druides se résumait, aujourd'hui, à les attendre .
Gwydyon appuyé sur le pas de la porte se jeta à leur rencontre. De longs sanglots entrecoupés de mots d'amour complétait son accueil éploré, leur apprenant la mort de Vercarrus , le chagrin qui ravageait sa vie d'enfant. Ainsi il ne restait qu'eux et Cathbad , mais le druide était bien vieux .
La sagesse imposa de d'abord restaurer les corps et de calmer l'enfant par la chaude présence fraternelle. Deux jours durant à l'abri des sombres ombrages des chênes on garda le silence tout comme une prière, un espoir fou qui se dessine au fond de la désolation
Le troisième jour Nemed et Amorgen firent rassembler les chefs et leur fit part de leurs décisions confortés par la présence de Cathbad et des quelques Druides qui vivaient encore ici. On décida du départ pour l'aube prochaine, réduisant au maximum les risques prit par leurs hôtes .
Gwydyon préparé à son rôle trouva là un dérivatif constructif à son désarroi, un écho aux paroles de son père ...
Et le troisième jour s'ouvrit sur soleil radieux, en compliment à leur courage .
Nemed guiderait Dumnac sur les terres de l'ouest, parmi les peuples égarés d'Armorique, dans les forêts profondes. Ils disparaîtraient dans les brumes marines ,vers les futurs non dit, une bouche close .
Amorgen prenant la route du nord, accompagné d'Ambiorix trouverait l'asile des peuples indomptés. Gwydyon, encore un peu jeune pour sa charge , serait accompagné de Cathbad, qui jusqu'à son dernier souffle le guiderait dans son soutien à Comm. Ils partaient pour Albion, où les tribus fraternelles couveraient un nouveau peuple d'Atrébates .
Ainsi se réalisaient les prédictions des Druides et même s'ils n'avaient jamais su les conditions exactes des réalisations de se cauchemar, ils avaient calculés la défaite extrême et la dernière issue, l'exil et le silence qui permettrait néanmoins de sauvegarder l'âme Gauloise .
De toutes les Nations il restaient trois chefs et leurs quelques clients, le reste était soumis, silencieux, lacérés dans sa chair et aurait besoin de ces messages invisibles qui habiteraient l'air .
Les trois fils de Dana insuffleraient jour après jour aux incorruptibles la foi dans le secret, celle qui s'incruste dans le geste et s'éternise dans l'histoire. Les enfants des enfants de ces hommes auraient comme héritage la mémoire inconsciente ...

 

Tous les cavaliers guettaient le signal du départ. Nulle enseigne, nul éclat ne venait enjoliver les cortèges, mais les esprits vivifiés portaient les têtes hautes. Les derniers hommes libres de la Gaule s'apprêtaient à partir chacun vers un coin de terre oubliée où ils sèmeraient la survivance de tout ce qui faisait leur identité. Les fils de Dana marchaient en tête de leur file cavalière et chacun s'envoyait des signes de tendresse.
Quand se reverraient-ils ? Un jour au cours d'un voyage, sous prétexte marchand, un jour pour l'échange d'idée en besoin de souvenirs, pour eux s'ouvrait une nouvelle vie, celle pour laquelle ils ont été formé .

Nemed voyait s'éloigner ses frères un par la gauche et l'autre par la droite, trois symboles déjà inscrit comme tripartique ... Il vit le petit dos de Gwydyon courbé contre le vent. Comment en un seul mot donner tout le courage à ce petit frère meurtri ? Amorgen le trouva , se levant sur sa selle à la force de ses cuisses il lança à l'enfant :
- Dis moi, sais-tu comment ce nomme Bellisama en Albion ?
Gwydyon eu un éclair sur le visage, une lumière gobant toute la force de l'univers en lui, comme un présage , comme une marque indélébile de l'amour incrusté .
S'étirant à son tour il se tourna vers ses frères et tous les cavaliers entendirent résonner dans le silence :
- On l'appelle Dana !

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Les Dits de la Corneille

Une corneille, cherchant sa nourriture ,
Chanta ce dicton dans une vallée
La science n’est science qu’a celui qui la suit.

Une corneille chanta ainsi sur un chêne,
Planté près de l’union de deux fleuves :
L’intelligence surpasse la force.

Une corneille chanta ainsi sur une colline,
Pendant une heure tranquille :
Les Dieux suffisent à l’homme heureux.

Une corneille chanta ainsi du haut rameau d’un chêne
Où tous les oiseaux l’entendaient :
On ne sonne pas la cloche aux sourds

Une corneille chanta ainsi, à l’aube du jour,
A ceux qui s’interrogeaient sur sa repentance :
Le sage ne s’occupe pas de ce qui ne lui importe pas.

Une corneille chanta ainsi sur un rivage,
A ceux qui ne savent pas tirer parti de leur situation :
Il n’y a de possession que le savoir .

Une corneille chanta ainsi dans une solitude,
Et on entendait de loin son discours :
Le courage dompte toute circonstance.

Une corneille chanta ainsi dans un bocage,
Où les orgueilleux se disputaient :
A la mort tous les hommes se trouvent égaux.

Une corneille chanta ainsi de la branche d’un arbre,
S’adressant à tous les oiseaux des bois :
Le sage se voue à son créateur.

Une corneille chanta ainsi dans une retraite,
Où elle trouva des gens qui faisaient une orgie :
Il n’y a pas de danger plus grand qu’une mauvaise compagnie.

Une corneille chanta ainsi de la branche d’un frêne,
A des oiseaux avares :
Pauvre est celui qui n’a jamais assez.

Une corneille chanta ainsi, dans le désert,
A sa camarade de voyage :
Le bonheur c’est le contentement, sans avoir rien à espérer de plus.

Une corneille chanta ainsi sagement
A des gens qui ne marchaient pas avec intelligence :
Un festin n’est pas un festin aux dépens de la part d’autrui

Une corneille chanta ainsi à son petit,
Pour qu’ils vécussent ensemble :
Chaque être aime son semblable.

Une corneille chanta ainsi avec sagesse
A des gens qu’elle trouva insensibles à la persuasion :
Tenir la chandelle à l’aveugle est une chose inutile

 

Manteau de Brogi

Je sens le poids qui est tombé quand j’ai pris la charge de Mac Fuirmid. Ce n’est pas un fardeau blessant, pas comme un sac de pierres. Non, mais c’est lourd comme un gros manteau d’hiver. C’est confortable, cela protège et enrobe et je le sens. Je le sens sur mon dos ce manteau de terroir. C’est un manteau vivant, et je sais que ce n’est pas mon vêtement, il ne m’appartient pas. Il m’est juste confié, prêté le temps d’un souffle, trois lunaisons, vingt roues… qui sait ?

C’est un manteau vivant, comme l’esprit d’une bête qui vient se coucher sur moi, une cape de pierres, de terre, d’arbres et de mémoires. Ce manteau s’appelle Samara et il porte les espoirs d’une terre qui a soif d’être aimée, d’être reconnue comme compagne vivante et aimante. Je le sens qui pèse, pourtant sans lourdeur. J’en reconnais la responsabilité, celle de tenir ferme et droit sur la Terre.

Et déjà approche un cœur ouvert qui désire s’abriter sous ce manteau de pagus, et je l’accueille.

Ce manteau m’imprègne et imprime en mon cœur des motifs de mémoires, des couleurs de soleil et de lune, des bruits de vents dans les arbres, des odeurs d’humus sous la pluie.

Je suis sur cette terre ambienne depuis si peu et pourtant, je me rends compte à quel point je la porte, en paysage, dans mon coeur. Je vois que ce n’est pas moi qui ai œuvré, qui ai cherché laborieusement, mais c’est elle qui m’accueille et me charge de ses essences et me berce dans ses bras de terre et de fleuve, m’allaite de ses mamelles riches de verdures et de songes sacrés.

Alors je bois comme un enfant, je m’abreuve à la source du lieu magique, et je deviens le lieu. Mon âme se tisse au chant de Samara et je grandis comme pousse un arbrisseau dans la clairière riche. Ce lieu m’a appelé, et m’a saisi et je l’aime et je sens sa force qui grandit, ou bien est ce moi qui m’élargis pour lui faire place. Je sens qu’un jour les mémoires du lieu pourront sortir de ma bouche, en flot de légendes et d’awens gravés, mais j’ai encore à me nourrir, encore à m’imprégner.

Alors je veille sous ce manteau de brogi.

Bran

 

Mémoires des tourbières

Une nuit à la grotte, une nuit dans le chaudron, une nuit d’incubation… Pour pleurer pour une vision, pour accueillir les mémoires de la Terre et du sang.

Elles sont venues doucement, ces lames anciennes sous la voûte pariétale du ventre de la Mère. Dans la douceur du foyer de la caverne, je les ai vu s’agiter, se réveiller, serpenteaux lovés dans tous les noyaux des corps. J’ai vu la femme serpent secouer ses fibres sacrés, trembler, spasmer et s’émouvoir à l’éveil des chant anciens. Comme des danses, dans des danses qui dansent des airs sacrés et beaux. Brises lente et profondes, gravées d’entrelacs, douces et légères d’abord, puis rudes et brutales comme des torrents chargés de cailloux qui ravinent mon âme.

Et je T’ai vu dans la lande, la Vieilles , la Dame des roches brutes. Si sèche dans cette humidité. Cailleach qui rôde entre les bruyères. Et je t’ai aimée de mes yeux humides. Rèche et froide, dure mais belle. Et tu m’as ému de ta présence, dans les brumes bleues sur le chemin âcre des tourbières. Courbée et lente mais forte comme une racine sèche, noircie par l’humus.

J’ai senti l’appel de la tourbe et des marais acides, senti les mémoires enfouies. Ils sont tombés les maîtres arbres, les vénérables gardiens, ils se sont sacrifiés pour entrer dans le sommeil de la terre. Ils se sont enfouis dans la matière noire, où ils rêvent et gardent les mélodies sacrées de la Veille , en attendant le temps. On les a abattus pour faire place à de nouveaux cultes venus de terre lointaine aride et chaude. Mais de sages druides en ont recueilli les fragments calcinés mais vivants des chants sacrés et les ont ensevelis dans des linceuls acides et protecteurs. Ils vivent en dessous et se chargent de force, de silice pour renaître. Ils sont beaux ces Bois Magiques et ils m’appellent. J’entends leurs chants qui m’invitent.

Et j’ai vu le peuple s’approcher et gratter la tourbe de leurs mains noueuses. Et extraire ses mortats sacrés. Qu’elle est dure cette mémoire, elle me brise de sa rudesse, comme les coup de canne sur mon dos qui ploie, et comme je pleure devant sa beauté, devant ses gens aux mains dures qui grognent un dialecte qui ressemble à la peau tannée de la Vieille. Leur mains sont mes mains, aux ongles noires, doigts écorchés, froid qui pince, gel douloureux, meurtrissures du labeur de ceux qui creusent pour extraire ses mémoires cachées dans un fange noire sacrée et corrosive. Je comprends le besoin puissant et farouche qu’ils avaient de graver les signes, les courbes de ces rythmes si émouvant venus de leur pagus. Célébrer l’écho des chants anciens de leur vie rude mais reliée, belle et fière.

Je les reconnais car ils sont mon peuple, mon pagus, les briérons sauvage, Je reconnais mon grand père et je me souviens. Enfant dans le chaland, la barge à fond plat, poussé par la perche, glissant dans les brumes de l’aube. Gibier d’eau, carrelet qui remonte chargé de civelles, fouines et nasses. Et les pavés des tourbes incandescentes qui fument noires et qui parfument l’anguille des mémoires de cette Terre. Et je comprends ce qui m’avait échappé, le sens de tout cela. L’amour de cette contrée que j’avais oublié, mais qui ne m’a jamais vraiment quitté.

Et j’ai honoré le père et sa force de chêne en serrant le couteau et la pipe de racine comme des trésors, et j’ai senti la force que porte la bruyère ma mère. Et j’ai allumé le foyer, avalé et soufflé la fumée sur la Terre comme une prière sacrée et porteuse de mes mémoires, celles de mon clan des marais.

Car je suis de la bruyère et des pierres, des genêts et des ajoncs, des brumes et de l’odeur âcre et belle de la grande Brière.

Et je comprends l’écho sacré qui résonne en mon âme de graver ces Mémoire anciennes et vivantes dans le bois sacré qui m’invite et m’appelle à revenir. A fumer la pipe noire, vivante et sacrée, seul foyer de chaleur rougeoyante dans les brumes froides et bleues des matins de la Cailleach, de laisser murmurer ces Mémoires par une lyre de mortat gravée, lourde et sombre de sa sagesse profonde et vieille.

Corwynn de Brière

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